Chief Wellness Officer : Quand le bien-être devient une mission publique 6 janvier 2026 Spa Management & Gestion Par Florence KOWALSKI, spécialiste stratégie et rédaction de contenus, copywriting, storytelling pour les hôteliers indépendants et les professionnels du bien-être. La tendance est encore assez timide en France, mais aux États-Unis, une nouvelle fonction émerge dans les sphères publiques, universitaires et hospitalières : celle de Chief Wellness Officer (CWO) qu’on pourrait simplement traduire par responsable bien-être. Ils sont chargés d’imaginer des stratégies globales pour améliorer la santé mentale, physique et sociale des communautés qu’ils servent. Rien à voir avec les Chief Happiness Officers en entreprise, dont l’activité consiste à concevoir et mettre en œuvre des actions visant à améliorer le bien‑être, la motivation et la cohésion des salariés pour renforcer l’engagement et la performance au travail. Avec les CWO, on « remonte d’un cran » pour prendre de la hauteur et penser le bien-être comme une philosophie globale plutôt qu’un outil essentiellement au service de l’entreprise. Cette tendance, née de la nécessité de répondre à des enjeux de santé publique croissants, pourrait-elle inspirer de nouveaux modèles en France ? Le Chief Wellness Officer : un rôle en plein essor aux États-Unis Origines et missions Aux États-Unis, berceau du CWO, ce poste est né d’une triple urgence : – l’explosion du burn out chez les soignants avec 62,8 % des médecins en épuisement professionnel en 2021, 35,4 % tous soignants confondus (49 % en France des médecins en 2020), – la montée des troubles de santé mentale dans la population active (également constatée en France avec une hausse marquée de la dépression chez les jeunes adultes de + 36 % depuis 2017), – le besoin de fédérer les actions de prévention au sein des institutions pour obtenir un impact plus important (moins de petites actions qui font office de « rustine ».) Aux États-Unis, 62,8 % des médecins étaient en état d’épuisement professionnel en 2021 La particularité des missions des CWO est qu’elles vont bien au-delà des séances de yoga ponctuelles ou des conseils nutrition ou sommeil proposés lors de semaines thématiques type Qualité de Vie au Travail (QVT) : ce sont des stratèges du bien-être, à l’échelle d’un système complet (ministère, institution publique…). C’est en ça que leur action se distingue de celle du Chief Happiness Officer d’une entreprise en France, quelle que soit sa taille. Des responsabilités étendues Les responsabilités des CWO incluent : – l’évaluation des besoins globaux en matière de bien-être incluant une analyse approfondie et régulièrement relancée des besoins des équipes, – la conception de programmes transversaux : santé mentale, charge de travail, résilience collective, notamment dans les organismes ayant des missions dans le domaine de la santé ou de la sécurité, – le pilotage du changement organisationnel pour garantir la prise en compte de leurs recommandations, le suivi des indicateurs de performance en matière de qualité de vie au travail. Une audace nord-américaine assumée. Des postes créés au sein des organes de direction Là où la France reste prudente ou fragmentée, les États-Unis créent des postes de CWO rattachés directement aux directions générales. Les institutions du monde de la santé, particulièrement concernées, ont été parmi les premières à passer à l’action : – Le Dr Tait Shanafelt a été nommé en 2017 comme premier CWO à Stanford Medicine, un organisme qui regroupe l’université de médecine du même nom, l’hôpital académique et un pôle pédiatrique réputé posant les bases du rôle tel qu’il est aujourd’hui reconnu. – À Mount Sinai, un réseau universitaire hospitalier basé à New York et comprenant huit hôpitaux, le Dr Jonathan Ripp pilote depuis 2018 les politiques de bien-être à destination de plus de 7 000 collaborateurs. – Au Dartmouth College, le Dr Estevan Garcia est devenu le pionnier du bien-être universitaire. Sa mission : repenser la politique de santé mentale des étudiants, soutenir les employés dans la gestion de leur charge mentale, et coordonner une vision intégrée du bien-être sur le campus. Il est membre du comité de l’établissement, ce qui illustre désormais l’enjeu de cette mission. Une fonction en forte croissance Selon l’American Hospital Association, le nombre de CWO dans les établissements hospitaliers américains augmente rapidement, porté par la pression des départs de personnel et la nécessité de prévenir les risques psychosociaux. Parmi les structures qui ont récemment créé ce poste, on dénombre de prestigieux établissements comme Michigan Medicine, UCLA Health, Geisinger, University of Utah Health, Northwestern Medicine, Christiana Care… Ces postes concernent principalement les secteurs santé, enseignement supérieur et grandes entreprises, mais ils dessinent une tendance de fond : le bien-être devient un enjeu stratégique. Une fonction clé aux impacts mesurables L’importance du rôle du CWO ne tient pas à son intitulé, mais à son positionnement stratégique : – il/elle travaille main dans la main avec les RH, la direction générale, les équipes de soins, et les services de communication, – son objectif n’est pas d’ajouter une couche “feel good”, mais de repenser la culture organisationnelle autour de la santé, de la prévention, de la cohésion d’équipe. Et les résultats sont là (sources à la fin de l’article) : – les programmes supervisés par des CWOs ont permis une réduction de 20 % du turnover chez les infirmiers, – 67 % des employés déclarent mieux apprécier leur travail lorsque des programmes de bien-être structurés sont en place, – 87 % des salariés américains choisiraient une entreprise offrant une stratégie bien-être claire, – pour chaque dollar investi dans le bien-être, ce sont 3,27 dollars économisés en frais de santé à moyen terme. Et en France : peut-on envisager que le bien-être devienne enfin un axe stratégique dans les institutions ? Les États-Unis ont toujours été à l’avant-garde dans l’univers du bien-être. Le Global Wellness Institute, au travers de ses publications et de son sommet annuel, incontournable pour ceux qui veulent ressentir les futures tendances wellness avant même qu’elles ne se concrétisent, en est un excellent exemple. Même chose dans le monde du spa où le Miraval Resort and Spa en Arizona est longtemps resté « LA » référence ultime du spa holistique et transformationnel (il reste une référence aujourd’hui). Alors, aucun doute, la fonction de Chief Wellness Officer gagnera ses lettres de noblesse un jour en France. La question est quand ? Et surtout, où en est-on aujourd’hui ? Des initiatives mais pas encore de rupture Force est de constater que même si la France est très active sur les sujets de santé publique, elle n’a pas encore franchi le pas du bien-être des collaborateurs comme un enjeu stratégique pour ses institutions. Elle reste encore en retrait sur cette approche systémique du bien-être. Des initiatives sont menées de part et d’autre mais elles restent timides. Citons quelques exemples : Dans les entreprises : – Le laboratoire pharmaceutique Sanofi déploie son programme « Take Care & Bwell ! » sur les thématiques alimentation, activité physique et santé mentale. – Le cabinet d’audit KPMG offre des congés spécifiques pour raisons personnelles et affirme favoriser l’équilibre vie pro/vie perso, l’engagement au service du bien-être des collaborateurs. – L’assureur Allianz favorise l’engagement social de ses salariés à travers des projets solidaires internes. Ce ne sont que des exemples mais c’est souvent à ça que se limite l’enjeu du bien-être physique et mental des collaborateurs pour les entreprises françaises (et encore, les plus grosses…). La création d’une semaine de la QVT (Qualité de Vie au Travail) qui revient chaque année a permis de mettre un coup de projecteur sur ce sujet mais l’impact est limité dans le temps. Dans la sphère publique : – Le site MangerBouger.fr porté par Santé Publique France propose des campagnes nationales sur la nutrition et l’activité physique. Objectif : encourager de meilleurs comportements santé dès le plus jeune âge, prévenir l’obésité, les maladies cardiovasculaires et le stress, et favoriser l’autonomie de chacun dans son hygiène de vie. Mais la démarche reste très informative et peu coordonnée au niveau territorial. – Le registre des interventions efficaces référence et classe des actions de prévention validées scientifiquement, en fonction de leur efficacité, dans des domaines variés : nutrition, activité physique, addictions, santé mentale, isolement social… Les collectivités locales ou associations peuvent ainsi y piocher pour choisir des interventions prouvées (ex : programme “Peps Eurêka” pour la prévention des chutes chez les seniors) mais il reste encore très peu utilisé faute de gouvernance bien-être unifiée. – Certains projets urbains introduisent du bien-être par petites touches : à Grenoble, la ZAC de Bonne est un écoquartier pionnier construit autour de principes de bien-être urbain : nombreux espaces verts, promenades, jardins partagés, réduction du trafic automobile au profit de la marche et du vélo, confort thermique et luminosité naturelle dans les bâtiments… – Paris, Lyon ou Toulouse expérimentent quant à elles la « ville du quart d’heure ». Le concept est simple : reconfigurer les quartiers pour que tout soit accessible en moins de 15 minutes à pied ou à vélo : travail, école, soins, alimentation, sport… Le but est de favoriser la marche et les relations de proximité. Ces projets devaient être présentés car ils ont le mérite d’exister mais ces initiatives se distinguent de ce qui se fait aux États-Unis par : – la dimension des rôles créés : les CWOs siègent au sein des comités de direction. En France, le bien-être est souvent dilué entre RH, médecine du travail et Comité Social d’Entreprise, – leur fonction stratégique : les CWOs sont de vrais moteurs de transformation, pas de simples « coordinateurs bien-être », – l’ampleur du mouvement : aux États-Unis, le CWO est déjà une fonction identifiée avec un vivier de professionnels en formation. En France, il n’existe aucune formation spécialisée sur ce sujet, ni de reconnaissance officielle. Pourquoi ce modèle peine à émerger en France ? Force est de constater qu’il existe des freins structurels en France qui ont pour conséquence de rendre difficile l’émergence de ce modèle. Parmi eux : – des responsabilités dispersées : la QVT relève à la fois des RH, du management, de la médecine du travail… sans interlocuteur unique, – un manque de culture stratégique du bien-être : il est souvent perçu comme un confort, non comme un levier de performance… Notons que c’est exactement la vision du spa qu’on retrouve trop souvent en hôtellerie, ce qui montre bien que le bien-être n’a pas encore trouvé toutes ses lettres de noblesse en France, – une faible présence dans les politiques territoriales : peu de villes ou collectivités intègrent une logique globale de bien-être dans leurs schémas de développement urbain. En France, le bien-être est perçu comme un confort et non comme un levier de performance Et si demain, chaque hôpital, chaque université, chaque mairie disposait d’un Chief Wellness Officer ? Aux États-Unis, cette fonction devient peu à peu une évidence, tant ses bénéfices sont mesurables en matière de performance, de santé publique et d’attractivité. En France, les graines sont là mais il manque encore un élan politique, économique et culturel pour les faire germer. Dans un contexte de crise du travail où la qualité de vie devient un argument de fidélisation, le rôle de CWO pourrait bien être une carte maîtresse pour les années à venir. Et pousser encore plus le bien-être dans le quotidien des Français qui en ont besoin plus que jamais ! Aucun doute, la fonction de Chief Wellness Officer gagnera un jour ses lettres de noblesse en France Sources : • Chartis Group – “Chief Wellness Officers : Addressing Workforce Burnout and Promoting Employee Wellbeing”, 2023. • Becker’s Hospital Review – “14 Chief Wellness Officers to Know (2024)”. • American Hospital Association – Advancing Health Podcast : The Growing Role of CWOs, 2024. • HRD Connect – The Emerging Role of Chief Wellness Officers in Organizational Wellbeing. • Santé Publique France – PNNS, MangerBouger.fr, Registre des Interventions Prometteuses. • Gymlib – Exemples d’initiatives QVT dans les grandes entreprises françaises. • Le Monde – “La France peut-elle concrétiser la ville du quart d’heure ?”, avril 2024. • France Ville Durable – Études de cas et urbanisme bien-être.