Article mis à jour le 10 septembre 2025.
Par Doriane FRÈRE.

Le marché du spa connaît ces dernières années un véritable essor. À mesure que le bien-être prend de l’importance dans l’esprit des Français, le secteur demeure néanmoins statique en ce qui concerne le recrutement des spa praticiens qui est encore trop inégal. En effet, peu d’hommes investissent le secteur. Trouver un centre de formation et un emploi, séduire la clientèle, se faire accepter par l’équipe sont autant de défis auxquels les hommes doivent faire face dans un univers encore aujourd’hui très féminin.

Comment la profession se porte-t-elle aujourd’hui ? Est-elle plus accessible aux hommes ? Nous avons pour cette enquête rassemblé les témoignages de spa praticiens, esthéticiens, spa managers, formateurs ou encore de masseurs afin de vous fournir la réponse la plus complète possible et comprendre les enjeux autour de cette profession lorsque l’on est un homme.

La vision des esthéticiens, masseurs et spa praticiens

Les hommes dans le milieu du spa, et plus particulièrement de l’esthétique, peuvent éprouver des difficultés à avoir une légitimité dans ce milieu. Entre refus d’admission en centre de formation et réticence de la clientèle, ils doivent réussir à mettre en avant leur passion et leur professionnalisme.

DES DIFFICULTÉS DÈS LE DÉPART

Lorsque l’on confronte les témoignages de spa praticiens, de masseurs et d’esthéticiens, la difficulté à laquelle ils font face dès départ est de trouver un établissement de formation, notamment pour la filière esthétique : « J’ai un CAP Esthétique et une certification en soins du corps. J’ai eu la chance d’être accueilli par Silvya Terrade à Paris. C’est après ma formation que j’ai pris conscience de la chance que j’ai eu d’avoir trouvé une école facilement. J’ai rencontré un autre esthéticien dans ma vie. Pour lui, cela ne s’était pas bien passé… Des écoles le refusaient car il était un homme » nous explique un esthéticien et masseur que nous avons interrogé.

Pour John-Maxene Fabre, spa praticien indépendant depuis trois ans, cela n’a pas été simple. « Je n’ai pas eu d’autre choix que de me lancer en tant qu’indépendant car aucune société ne voulait m’embaucher parce que je suis un homme. De plus, au moment de ma reconversion, je ne suis pas parvenu à trouver un établissement scolaire voulant bien me former en CAP Esthétique. On me disait directement ne pas m’accepter parce que je suis un homme, d’autres y ont mis plus de formes, mais le résultat était le même, impossible de me faire former ! Il en a été de même lorsque je me suis tourné vers des entreprises afin de pouvoir recevoir des formations en interne. J’ai donc dû m’orienter vers des formateurs indépendants pour apprendre le métier ». Les hommes peuvent donc souffrir tout autant que les femmes, dans certains secteurs très masculinisés, de discrimination.

Toutefois, Julien Garnier, gérant de l’Espace Sadhana et co-gérant de l’Institut Flocon de Neige à Aix-en-Provence, nous explique ne pas avoir rencontré de difficultés lors de sa reconversion professionnelle : « Mon diplôme d’ostéopathe m’a permis d’accéder assez facilement au marché du bien-être ».

J’ai décidé de me lancer à mon compte car je ne supportais plus les discriminations…

SE FAIRE ACCEPTER PAR L’ÉQUIPE ET LA CLIENTÈLE

Des établissements réticents

La situation ne s’arrange pas nécessairement pour autant après, au sein des spas et instituts de beauté. « Après avoir suivi plusieurs formations avec une formatrice à Montpellier, j’ai contacté plusieurs établissements pour leur proposer mes services. J’ai balayé environ 60 % des spas et n’ai essuyé que des refus. Cela m’a déprimé. Je comprenais que si je voulais travailler dans ce milieu, il fallait que je me lance en tant qu’indépendant pour acquérir mes premières expériences » nous explique John-Maxene Fabre.
Il n’est pas le seul à avoir fait le choix de devenir indépendant afin de trouver plus facilement du travail, comme le confie un masseur : « J’ai décidé de me lancer à mon compte car je ne supportais plus les discriminations que je subissais ».

Toutefois, l’expérience a été plus positive pour Tristan Skalski, spa praticien : « J’ai toujours réussi à trouver du travail facilement. Néanmoins, pour mes premières expériences, j’ai dû envoyer des centaines de demandes dans toute la France et pays francophones frontaliers ».

Un rapport à la clientèle pas toujours évident

Mis à part la réticence de certains établissements de formation ou bien de spas, une fois intégrés au spa, les hommes parviennent à se faire accepter aussi bien par l’équipe que par la majorité de la clientèle.

Pour John-Maxene Fabre : « Tout se passe bien, je suis dans une équipe composée uniquement de femmes mais elles m’ont très bien accepté. Cela leur fait plaisir d’avoir un homme avec elles. J’ai été très étonné de constater que les clients qui ont tendance à refuser mes soins sont les hommes. Quelques femmes peuvent être réticentes les premiers temps, mais elles s’habituent à ma présence dans le spa et deviennent plus réceptives. J’ai de bons retours des femmes qui acceptent que je les masse une fois l’appréhension dissipée ».

Tristan Skalski corrobore les propos de John-Maxene Fabre en expliquant qu’il a toujours réussi à se faire accepter une fois intégré au spa. « Je n’ai jamais eu de mal à m’intégrer, les choses se sont toujours faites naturellement. Il n’y a jamais eu besoin de mettre des choses en place. La clientèle a toujours été prévenue qu’un praticien homme effectuerait le soin et s’il y avait un refus, on transférait, quand cela était possible, le soin à une collègue. Cela est très inégal, il peut y avoir des périodes sans refus et sans savoir pourquoi, il y a d’autres périodes avec des refus réguliers. Je pense que c’est une question d’habitude. La clientèle étrangère est beaucoup plus habituée. »

En tant qu’homme, la constitution d’une clientèle est plus longue et plus difficile

Rémi Teston, masseur et formateur, complète ces explications : « En tant qu’homme, la constitution d’une clientèle est plus longue et difficile car ce n’est pas vers les praticiens hommes que les clients se dirigent en premier lieu.
En revanche, une fois le pas franchi, les clients se révèlent très fidèles ».

Les hommes autant que les femmes peuvent être réticents à recevoir un massage d’un homme, comme l’explique Rémi Teston : « Cela repose sur plusieurs hypothèses. Nous n’avons pas de souci pour aller chez un masseur-kiné. En revanche, dans le milieu du spa et du bien-être, le massage peut avoir une tout autre image. Elle peut être biaisée et orientée vers une dimension plus sensuelle. Cette représentation est véhiculée par le cinéma, la pop-culture. De même, la religion a longtemps condamné tout ce qui avait trait au corps et à son entretien, le rattachant au péché et au diable. Cette croyance est toujours sous-jacente. Également, avec un retour du fait religieux dans notre société, certaines femmes croyantes ne souhaitent pas se faire masser par un homme. Ce sont là des choix personnels qu’il est important de respecter ».

Le problème de fond vis-à-vis de la clientèle pourrait donc venir de la représentation du massage dans l’imaginaire collectif et du défaut de « culture » du massage bien-être et du soin de beauté.

UN SECTEUR QUI DOIT ÉVOLUER

Toutefois, ces spa praticiens passionnés nous ont confié n’avoir jamais baissé les bras malgré les difficultés apparentes : « Au contraire, cela m’a donné envie de faire bouger les choses » déclare cet esthéticien qui dresse une analyse très pertinente sur la question : « Finalement, le problème ne vient pas du fait d’être un homme, mais bien de la mentalité qui peut exister dans les entreprises et les centres de formation. Évidemment, cela doit évoluer car si les mentalités ne bougent pas, les hommes ne viendront pas dans le secteur.

L’esthétique n’est pas uniquement dédiée aux femmes. Le fait que peu d’hommes soient présents dans le secteur ferme l’accès à la clientèle homme notamment. Les instituts étant presque exclusivement féminins, ils n’osent pas pousser les portes, quand on ne les refuse pas. D’où l’intérêt de faire entrer des hommes esthéticiens. Il y a également des problèmes qui sont structurels. En CAP Esthétique, on ne forme presque que des femmes, certaines écoles refusent les hommes et on ne travaille que sur des femmes. Les schémas dans les protocoles de soin ne représentent que des corps féminins. Dans le référentiel, pour passer l’examen du CAP, ne sont admises que les modèles femmes. Il faut faire comprendre que l’esthétique n’est pas réservée qu’aux femmes ».

RESTER PASSIONNÉ ET PROFESSIONNEL

John-Maxene Fabre vous livre quelques conseils pour les spa praticiens : « Il faut être très professionnel et apprendre à écouter les clients. Le moment avant le soin qui est dédié à la rencontre avec la clientèle est important, surtout pour les personnes qui reçoivent pour la première fois un massage par un homme. Il faut les rassurer si nécessaire et les inviter à parler de leurs préférences, le but est qu’elles soient à l’aise. De mon expérience, les établissements accueillant une clientèle internationale sont plus demandeurs d’hommes. C’est également le cas pour les établissements saisonniers qui n’hésitent pas à vous diriger vers eux dans un premier temps. Mon conseil est de continuer à vous former à des protocoles différents et d’être irréprochable au niveau de la technique. Il ne faut pas lâcher vos objectifs, le mien est d’être titré Meilleures Mains de France ! Et n’oubliez pas d’être ambitieux et passionné ! ».

Rémi Teston pense que le meilleur moyen de se constituer une clientèle fidèle solide reste le bouche-à-oreille : « Au départ, j’ai beaucoup utilisé mes amis, ma famille, ainsi que le réseau professionnel que j’avais avant ma reconversion, lorsque je travaillais dans les Ressources Humaines. Maintenant ce sont mes clients qui sont devenus mes meilleurs ambassadeurs ».

Mes clientes ne se cachent plus…

Par ailleurs, Thomas Legrève, responsable pédagogique chez Temana, explique que les femmes ont tendance à être plus pudiques face à un praticien homme, ce qui peut rendre un soin plus délicat à faire : « En massage, lorsque je pratiquais en cabine, on m’avait dit de demander à la cliente dès le début si elle désirait un bandeau sur sa poitrine lorsqu’elle était sur le dos. Je le faisais au début mais, au fur et à mesure, je me suis rendu compte que, lors de la première partie du massage du dos, la cliente a le temps de se rendre compte que les gestes sont professionnels et respectueux. En lui posant la question en milieu de massage, une fois allongée sur le dos, souvent elle ne souhaite pas un bandeau sur la poitrine. C’est une façon de mettre à l’aise ses clientes au premier rendez-vous. Cela montre que l’on est dans un respect total du corps de l’autre ».

La vision des spa managers et des directeurs de spas

La majorité des équipes en spas est composée de femmes, de spa praticiennes. Certains établissements essaient d’inverser la tendance en embauchant des hommes, mais la clientèle reste tout de même frileuse…

L’ÉVOLUTION DES HOMMES DANS LE MILIEU DU SPA ET DE L’ESTHÉTIQUE

Les milieux du spa et de l’esthétique sont différents. Il est en général plus évident pour les hommes d’intégrer le milieu du spa que celui de l’esthétique : « Il existe encore des établissements dans lesquels les managers ne cherchent que des femmes. Le développement du wellness ces dernières années a permis aux hommes de s’intégrer dans ce monde qui était plutôt féminin, grâce notamment à l’essor du massage bien-être et au développement des différentes écoles de formation. La clientèle spa française accepte aujourd’hui plus facilement un soin fait par un homme. Les mentalités évoluent et les praticiens hommes ont pleinement leur place » explique Séverine Houyvet, spa manager du Spa By Clarins au Molitor.

Être spa praticien en 2022

UN RECRUTEMENT PAS TOUJOURS ÉVIDENT

La proportion d’hommes en spas reste inférieure à celle des femmes, Séverine Houyvet peine à recruter des hommes malgré sa volonté d’en embaucher davantage : « Les spa praticiens hommes représentent 33 % de l’effectif actuel des praticiens du Spa Molitor. Soit deux spa praticiens en CDI et deux en freelance avec qui nous travaillons régulièrement. Je reçois souvent de nouvelles candidatures de spa praticiens et la difficulté à laquelle je suis confrontée est que nous recherchons des profils polyvalents, alliant la maîtrise des soins esthétiques et des massages bien-être afin d’augmenter la rentabilité, d’optimiser les plannings de soins et le taux d’occupation des cabines. Je suis convaincue que si je recevais des candidatures d’hommes avec un CAP Esthétique, l’effectif masculin approcherait des 50 % » explique-t-elle.

Julien Garnier, gérant de l’Espace Sadhana et de l’Institut Flocon de Neige à Aix-en-Provence, est lui aussi confronté à des difficultés de recrutements : « Je n’ai actuellement qu’un homme dans mes équipes, et il n’est pas en cabine, il s’occupe de tâches administratives. J’aimerais pouvoir en employer plus, mais les demandes sont rares. J’ai reçu cinq à huit CV en deux ans, pour une cinquantaine de CV féminins. Je pense que les hommes craignent de postuler dans des établissements où travaillent essentiellement des femmes. Et même si le spa a une image moins féminine que l’institut de beauté, certains hommes n’osent pas se lancer malgré tout… Je suis gérant, je pratique toujours et je suis toujours confronté à des clients qui ne veulent pas se faire masser par un homme. Néanmoins, je sais que je suis une plus-value dans le sens où je suis un homme ».

PRÉSENTER LES SOINS À LA CLIENTÈLE

Martine Lesage, attachée de direction thalasso et spa à l’Alliance Pornic, explique qu’il ne faut pas imposer le praticien au client : « Nous n’imposons pas le praticien au client, c’est plus propice au refus. Généralement, le client nous précise lors de la réservation s’il préfère recevoir les soins par un homme ou une femme. Sur place, nous mettons en avant le fait que la personne est formée en interne selon les protocoles et que le savoir-faire reste le même. En cas de refus, inutile d’insister, il faut écouter la demande du client ».

Le rôle clé de la réceptionniste

Les réceptionnistes jouent un rôle clé lors de la prise de rendez-vous. Avant toute chose, elles doivent être convaincues pour vendre et argumenter le soin. « Trop souvent, j’ai entendu des réceptionnistes dire aux clients par peur d’un refus : « Vous serez avec notre praticien homme, cela vous convient ? » ou encore : « Je suis désolée, il ne me reste qu’une disponibilité avec notre praticien homme ». Le client peut donc facilement émettre une objection et demander que le soin soit réalisé par une femme » explique Séverine Houyvet.

Elle ajoute également qu’il est important d’accompagner l’équipe de réception : « Il faut créer des procédures détaillées sur la prise de rendez-vous et rappeler l’importance des mots à utiliser pour donner l’envie de tenter l’expérience avec un praticien homme. Il faut organiser des trainings pour lever la crainte d’un refus, s’exercer à maîtriser son langage pour ne pas transmettre d’inquiétude ou d’incertitude quant à la qualité du soin ». La spa manager explique également le rôle qu’elle joue lorsqu’elle est à la réception : « Je mets en avant la technicité du praticien. Il faut être soi-même convaincue pour transmettre une émotion au client et lui donner l’envie d’expérimenter ». Séverine Houyvet conclut son propos en expliquant qu’une fois que la confiance est acquise chez le client, il reste fidèle à son praticien homme.

« Nous travaillons beaucoup en binôme homme/femme pour les massages duo. Cela peut aider à l’acceptation de l’homme en cabine. Madame peut ne pas vouloir qu’une femme masse son homme, Monsieur peut ne pas vouloir qu’un homme masse sa femme et de ce fait préfère être massé par un homme. Le massage en binôme mixte facilite l’acceptation et laisse quelque part les clients choisir. Ce n’est pas une totale imposition » explique Julien Garnier.

FAIRE DES HOMMES UNE FORCE

Anne Robert-Bonnay, responsable de la formation esthétique à l’IFPM de Nanterre, est convaincue que les hommes sont une force dans les spas. « Ils apportent un équilibre et une force au sein des équipes. Aussi, ils permettent de séduire une clientèle masculine, très importante. »

Sandra Marin, fondatrice du centre de formation Temana à Colomiers, raconte une anecdote : « À l’ouverture du centre, un élève est venu se faire former en tant que spa praticien, il était en reconversion professionnelle, boucher de métier, mesurant 1m90, il n’avait pas le physique stéréotypé de la profession… Je pensais qu’il allait éprouver des difficultés à trouver un stage de fin de formation. Et finalement, c’est lui qui a trouvé l’un des plus beaux stages de la promotion, au Spa Domaine de Verchant***** à Montpellier. Il a approché la spa manager en mettant en avant sa valeur ajoutée représentée par sa force, sa puissance pour les massages, ainsi que son grand respect pour le corps des femmes. Il a massé la spa manager qui l’a accepté dans son équipe avec une grande joie. Les apprenants hommes sont très surprenants. Il suffit qu’une fenêtre soit entrouverte, ils savent saisir les opportunités et c’est ainsi qu’il faut fonctionner pour réussir. Du fait qu’ils soient des hommes, ils savent qu’ils doivent être encore plus irréprochables que les spa praticiennes. »

Les hommes apportent un équilibre au sein des équipes

Le spa praticien répond parfaitement à la demande

Une fois formés, Sandra Marin explique que les élèves n’ont pas de difficultés à trouver du travail les spas : « Une fois formés, cela se passe très bien pour nos praticiens. Nous avons chez Temana deux types de profils, ceux qui sont en création d’entreprise et ceux qui sont en freelance. Souvent, à la fin de leur stage, ils obtiennent des propositions d’embauche. Les hommes arrivent à tirer leur épingle du jeu car ils amènent beaucoup de puissance sur les massages profonds, que n’ont pas forcément toutes les femmes. Aussi, ils parviennent à avoir une main très englobante et effectuent un travail très précis. Sur une clientèle toujours plus exigeante, c’est un vrai atout pour les spas. La clientèle américaine par exemple est très demandeuse de soins profonds et les hommes répondent parfaitement à cette demande. Par ailleurs, les hommes ont une approche très respectueuse et dosée du corps. Un praticien comprend plus facilement et plus rapidement les limites du soin dans son toucher. Les praticiennes ont davantage tendance à avoir une approche un peu plus abrupte » détaille Sandra Marin.

Force et sensibilité

Selon Martine Lesage, la sensibilité des hommes est leur atout : « Le praticien homme développe une sensibilité qui se ressent lors du soin. La sensibilité va être exacerbée par rapport à une femme. L’homme va avoir de la puissance dans son massage et dans sa présence. Le praticien que j’ai en ce moment est particulièrement demandé par les femmes. Certains hommes ont une sensibilité en plus qui fait que les femmes sont touchées et friandes de leurs soins ».

« J’aime masser les hommes car ils sont souvent surpris positivement de la qualité du soin qu’ils ont reçu et cela leur prouve que ce n’est pas un fantasme égocentré. Je les bouscule un peu par rapport au préjugé qu’ils ont pu avoir. Dans 9 cas sur 10, les hommes sont agréablement surpris. Les refus sont assez rares. Il faut être clair et ne pas porter en soi la moindre malice. Il faut être encore plus irréprochable que les femmes. Un homme doit encore plus faire reconnaître son savoir-faire. Pour être tout à fait en cohérence et aller jusqu’au bout des choses, je me suis inscrit en CAP Esthétique-Cosmétique en septembre 2021. Ceci, également dans le but d’avoir un langage commun avec mon équipe et atténuer mon image d’ostéopathe qui me colle à la peau depuis mes débuts » conclut Julien Garnier.

Il faut être encore plus irréprochable que les femmes

La vision des centres de formation

En tant qu’homme, il n’est pas toujours évident de trouver un établissement pour se faire former. Par crainte, certains hommes n’osent tout simplement pas postuler à une formation d’esthétique ou de massage. Pourtant, les centres de formations évoluent et tentent de pousser à l’inclusivité…

UNE ÉVOLUTION SOCIÉTALE

Les choses ont changé petit à petit…

Cela fait près de 40 ans qu’Anne Robert-Bonnay, responsable de la formation esthétique à l’IFPM de Nanterre, travaille dans le milieu de la beauté et du bien-être. Elle connaît bien les évolutions qui rythment ce secteur. En début de carrière, elle a repris un institut de beauté tenu par un homme. Il avait été formé par les sœurs Carita, précurseurs de soins esthétiques. « Cet homme avait une clientèle très traditionnelle, bourgeoise, de tous les âges. » À l’époque, la clientèle n’avait aucune réticence à confier son visage et son corps à un esthéticien. Puis, Anne Robert-Bonnay a vu la mentalité et les attentes de la clientèle évoluer. « Au fur et à mesure, j’ai vu les choses progresser mais pas dans le bon sens. Le métier s’est fermé petit à petit, pour n’être quasiment réservé qu’aux femmes. » Les instituts de beauté étaient attenants à des parfumeries qui se sont peu à peu clairsemées, mis en concurrence par l’implantation des parfumeries de Bernard Marionnaud, puis toutes les autres franchises. « Les esthéticien.nes et les marques de soins ont dû innover, proposer plus de prestations et élargir leur proposition. La généralisation des soins corps en instituts de beauté et des épilations moins classiques a fait exploser le secteur. » Selon Anne Robert-Bonnay, c’est à ce moment-là que le secteur s’est fermé aux hommes, appuyé par l’arrivée des soins corps.

Être spa praticien en 2022

Les clients apprécient les hommes

Il y a 20 ans, Sandra Marin, fondatrice du centre de formation Temana à Colomiers, avait ouvert le Spa Haryana avec son mari. Elle pensait qu’aucun client ne voudrait se faire masser par un homme. « Nous avons été positivement surpris. Beaucoup de clients qui passent par une main masculine, ont tendance à vouloir y rester. Les clients sont étonnés car l’approche est différente de celle d’une femme. Les femmes commencent à bien intégrer les hommes dans les spas. Elles sont aujourd’hui bien plus habituées au toucher homme. C’est plus compliqué pour les hommes. »
Ces différents points de vue mettent en exergue que les choses ont évolué au fil des époques et qu’aujourd’hui, cela est encore en passe de changer. Les mutations du secteur du bien-être se font au gré de l’évolution de la société.

L’esthétique et le spa aujourd’hui

Depuis l’arrivée d’Anne Robert-Bonnay à l’IFPM, en 20 ans, elle a eu peu d’hommes, un ou deux chaque année, sur des formations de CAP sur un an mais aussi BP et BTS. « L’IFPM est un CFA où nous formons en alternance des garçons qui n’ont pas de mal à trouver une entreprise. Passées les réactions d’étonnement, les responsables d’instituts sont ravis.es d’accueillir les hommes au sein de leurs équipes. Cette année, nous formons deux garçons et je tiens à les intégrer complètement à la profession. »
Émilie Ricci, responsable pédagogique et formatrice au sein du centre de formation Etic Massage à Montpellier depuis 8 ans, nous confie également ne former presque uniquement que des femmes.

Pour Sandra Marin et Thomas Lagrève, responsable pédagogique chez Temana, les choses sont quelque peu différentes. Leurs demandes en formation ont évolué vers une mixité presque parfaite. « Au départ, à l’ouverture du centre, les demandes femmes et hommes étaient bien différentes. Nous avions environ 70 % de femmes pour 30 % d’hommes. Depuis maintenant 8 années environ, nous arrivons à avoir un équilibre parfait. » Ils ajoutent tous deux que la demande des hommes a toujours été existante, mais que leur crainte d’arriver sur un marché du travail très féminin les effraie. Aussi, Sandra Marin explique que « Dans l’univers du maquillage, les hommes sont très bien intégrés. Il est anormal qu’aujourd’hui cela ne soit pas le cas pour l’univers de l’esthétique. Les hommes ont leur place tout autant que les femmes.

Finalement, beaucoup d’hommes n’intègrent pas le milieu tout simplement par honte. L’esthétique est très en retard par rapport au spa. On le voit en institut, les clients hommes n’osent pas pousser la porte de l’institut car trop féminin et pas assez inclusif ».
Anne Robert-Bonnay déplore le fait qu’il n’y ait pas assez d’hommes dans ces professions. « On demande que les femmes puissent accéder à des métiers dits « masculins », en revanche, on n’accepterait pas que les hommes travaillent dans des métiers dits « féminins » ? Cela n’est pas normal. Les relations sont devenues très sexualisées, ce qui n’existe pas dans d’autres secteurs comme le médical. »

Beaucoup d’hommes n’intègrent pas le milieu par honte

LA CRAINTE DE LA CLIENTÈLE

« Les clients des établissements de luxe sont habitués aux massages. Ce n’est donc pas une clientèle à convaincre. Ce sont les néophytes qui sont difficiles à éduquer. Aujourd’hui, les choses ont quand même évolué. Beaucoup d’hommes après le Covid, des aides-soignants, se sont reconvertis dans l’univers du spa » explique Émilie Ricci. Par ailleurs, elle nous dit que l’acte du massage par un homme est très souvent faussement interprété par notre inconscient et que cela peut causer certaines réticences. « Je pense que cela vient de l’acte « nourrice » qu’a le massage. Le fait de se faire toucher la première fois par un homme peut en déranger certains. Le massage, dans les esprits, est quelque chose de très inspectif et maternel. C’est la mère qui cajole son bébé grâce au toucher et je pense que l’on assimile inconsciemment ces gestes au massage, ce qui fait que l’on est réfractaire puisque c’est une personne dont nous ne sommes pas proches qui nous touche, et en plus un homme. C’est un réel travail à faire sur la clientèle réfractaire et ce n’est pas facile. »

INCITER LES HOMMES À VENIR DANS LE SECTEUR

Le problème aujourd’hui est de faire venir les hommes dans le secteur de la beauté et du bien-être.

Communiquer sur l’inclusivité

Anne Robert-Bonnay explique que c’est aux médias de communiquer autour de cela et aux écoles. Elle-même intègre une écriture inclusive dans ses programmes de formation. « C’est un début et c’est ainsi que petit à petit les choses pourront évoluer. Beaucoup d’hommes souhaitent se former en esthétique, mais n’osent pas. Aussi, pour réussir à les faire venir, il faudra que la société évolue, un travail de longue haleine. C’est une évolution globale. » Pour Anne Robert-Bonnay, il faut parler d’esthéticien et d’esthéticienne, tout comme que de boulanger et de boulangère. « Il faut masculiniser ces métiers. »

La communication devrait également permettre de faire évoluer la mentalité des clients qui éprouvent aussi une réticence envers les hommes du milieu de l’esthétique.

Sandra Marin corrobore les propos d’Anne Robert-Bonnay en expliquant qu’une communication mixte doit être mise en place par les établissements de formation. « Nous comptons mettre en place une communication mixte. On se rend compte que nos visuels esthétiques ne mettent en avant que des femmes. Ceci n’est pas le cas sur nos communications autour du spa. Je pense que beaucoup d’établissements sont dans le même cas que nous. La communication passe certes par les visuels mais elle passe également par le discours que l’on va avoir tout autour, notamment en ce qui concerne la définition du poste de travail. »

C’est aussi le rôle des marques

Sandra Marin pense que les marques ont aussi une part de responsabilité. « Les marques ont aussi un rôle à jouer en intégrant davantage les hommes dans leur communication. Il y a d’ailleurs un paradoxe car nous retrouvons beaucoup d’hommes en tant que commerciaux pour les marques. Les mentalités doivent bouger d’une façon générale. »

L’APPROCHE PÉDAGOGIQUE

Au centre de formation Temana, en esthétique, la classe est 100 % féminine. « Nous aimerions que cela devienne mixte pour la rentrée prochaine » explique Sandra Marin. Dans le massage, les classes sont mixtes. Néanmoins, le jour de la rentrée peut parfois être délicat quand un homme intègre une classe composée que de femmes. « C’est un métier où l’on est en relation avec le corps de l’autre. Quand les binômes se forment au début, ils ne sont pas mixtes. C’est alors le rôle de l’équipe pédagogique de briser la glace et d’inciter les élèves à se mettre en binôme avec le sexe opposé. L’humour a sa place pour aborder la timidité, la nudité et la juste distance. » Le discours doit donc être pédagogique et préventif. « C’est également en cours que nous apprenons aux hommes et aux femmes à aborder la clientèle. En étant passés par là, nous sommes les mieux placés pour les aider à ce niveau et les rassurer. Aussi, nous sommes très vigilants sur la composition de notre équipe pédagogique qui doit être mixte, c’est le bon exemple à donner. La mixité est là du début à la fin. Et puis les hommes aident à apaiser les conflits ! » conclut-elle.
Les centres de formation ont donc un vrai rôle à jouer dans leur approche et leur pédagogie auprès des élèves.