Par Doriane FRÈRE.

Le marché du spa connaît ces dernières années un véritable essor. À mesure que le bien-être prend de l’importance dans l’esprit des Français, le secteur demeure néanmoins statique en ce qui concerne le recrutement des spa praticiens qui est encore trop inégal. En effet, peu d’hommes investissent le secteur. Trouver un centre de formation et un emploi, séduire la clientèle, se faire accepter par l’équipe sont autant de défis auxquels les hommes doivent faire face dans un univers encore aujourd’hui très féminin.

Comment la profession se porte-t-elle aujourd’hui ? Est-elle plus accessible aux hommes ? Nous avons pour cette enquête rassemblé les témoignages de spa praticiens, esthéticiens, spa managers, formateurs ou encore de masseurs afin de vous fournir la réponse la plus complète possible et comprendre les enjeux autour de cette profession lorsque l’on est un homme.

La vision des esthéticiens, masseurs et spa praticiens

Les hommes dans le milieu du spa, et plus particulièrement de l’esthétique, peuvent éprouver des difficultés à avoir une légitimité dans ce milieu. Entre refus d’admission en centre de formation et réticence de la clientèle, ils doivent réussir à mettre en avant leur passion et leur professionnalisme.

DES DIFFICULTÉS DÈS LE DÉPART

Lorsque l’on confronte les témoignages de spa praticiens, de masseurs et d’esthéticiens, la difficulté à laquelle ils font face dès départ est de trouver un établissement de formation, notamment pour la filière esthétique : « J’ai un CAP Esthétique et une certification en soins du corps. J’ai eu la chance d’être accueilli par Silvya Terrade à Paris. C’est après ma formation que j’ai pris conscience de la chance que j’ai eu d’avoir trouvé une école facilement. J’ai rencontré un autre esthéticien dans ma vie. Pour lui, cela ne s’était pas bien passé… Des écoles le refusaient car il était un homme » nous explique un esthéticien et masseur que nous avons interrogé.

Pour John-Maxene Fabre, spa praticien indépendant depuis trois ans, cela n’a pas été simple. « Je n’ai pas eu d’autre choix que de me lancer en tant qu’indépendant car aucune société ne voulait m’embaucher parce que je suis un homme. De plus, au moment de ma reconversion, je ne suis pas parvenu à trouver un établissement scolaire voulant bien me former en CAP Esthétique. On me disait directement ne pas m’accepter parce que je suis un homme, d’autres y ont mis plus de formes, mais le résultat était le même, impossible de me faire former ! Il en a été de même lorsque je me suis tourné vers des entreprises afin de pouvoir recevoir des formations en interne. J’ai donc dû m’orienter vers des formateurs indépendants pour apprendre le métier ». Les hommes peuvent donc souffrir tout autant que les femmes, dans certains secteurs très masculinisés, de discrimination.

Toutefois, Julien Garnier, gérant de l’Espace Sadhana et co-gérant de l’Institut Flocon de Neige à Aix-en-Provence, nous explique ne pas avoir rencontré de difficultés lors de sa reconversion professionnelle : « Mon diplôme d’ostéopathe m’a permis d’accéder assez facilement au marché du bien-être ».

J’ai décidé de me lancer à mon compte car je ne supportais plus les discriminations…

SE FAIRE ACCEPTER PAR L’ÉQUIPE ET LA CLIENTÈLE

Des établissements réticents

La situation ne s’arrange pas nécessairement pour autant après, au sein des spas et instituts de beauté. « Après avoir suivi plusieurs formations avec une formatrice à Montpellier, j’ai contacté plusieurs établissements pour leur proposer mes services. J’ai balayé environ 60 % des spas et n’ai essuyé que des refus. Cela m’a déprimé. Je comprenais que si je voulais travailler dans ce milieu, il fallait que je me lance en tant qu’indépendant pour acquérir mes premières expériences » nous explique John-Maxene Fabre.
Il n’est pas le seul à avoir fait le choix de devenir indépendant afin de trouver plus facilement du travail, comme le confie un masseur : « J’ai décidé de me lancer à mon compte car je ne supportais plus les discriminations que je subissais ».

Toutefois, l’expérience a été plus positive pour Tristan Skalski, spa praticien : « J’ai toujours réussi à trouver du travail facilement. Néanmoins, pour mes premières expériences, j’ai dû envoyer des centaines de demandes dans toute la France et pays francophones frontaliers ».

Un rapport à la clientèle pas toujours évident

Mis à part la réticence de certains établissements de formation ou bien de spas, une fois intégrés au spa, les hommes parviennent à se faire accepter aussi bien par l’équipe que par la majorité de la clientèle.

Pour John-Maxene Fabre : « Tout se passe bien, je suis dans une équipe composée uniquement de femmes mais elles m’ont très bien accepté. Cela leur fait plaisir d’avoir un homme avec elles. J’ai été très étonné de constater que les clients qui ont tendance à refuser mes soins sont les hommes. Quelques femmes peuvent être réticentes les premiers temps, mais elles s’habituent à ma présence dans le spa et deviennent plus réceptives. J’ai de bons retours des femmes qui acceptent que je les masse une fois l’appréhension dissipée ».

Tristan Skalski corrobore les propos de John-Maxene Fabre en expliquant qu’il a toujours réussi à se faire accepter une fois intégré au spa. « Je n’ai jamais eu de mal à m’intégrer, les choses se sont toujours faites naturellement. Il n’y a jamais eu besoin de mettre des choses en place. La clientèle a toujours été prévenue qu’un praticien homme effectuerait le soin et s’il y avait un refus, on transférait, quand cela était possible, le soin à une collègue. Cela est très inégal, il peut y avoir des périodes sans refus et sans savoir pourquoi, il y a d’autres périodes avec des refus réguliers. Je pense que c’est une question d’habitude. La clientèle étrangère est beaucoup plus habituée. »

En tant qu’homme, la constitution d’une clientèle est plus longue et plus difficile

Rémi Teston, masseur et formateur, complète ces explications : « En tant qu’homme, la constitution d’une clientèle est plus longue et difficile car ce n’est pas vers les praticiens hommes que les clients se dirigent en premier lieu.
En revanche, une fois le pas franchi, les clients se révèlent très fidèles ».

Les hommes autant que les femmes peuvent être réticents à recevoir un massage d’un homme, comme l’explique Rémi Teston : « Cela repose sur plusieurs hypothèses. Nous n’avons pas de souci pour aller chez un masseur-kiné. En revanche, dans le milieu du spa et du bien-être, le massage peut avoir une tout autre image. Elle peut être biaisée et orientée vers une dimension plus sensuelle. Cette représentation est véhiculée par le cinéma, la pop-culture. De même, la religion a longtemps condamné tout ce qui avait trait au corps et à son entretien, le rattachant au péché et au diable. Cette croyance est toujours sous-jacente. Également, avec un retour du fait religieux dans notre société, certaines femmes croyantes ne souhaitent pas se faire masser par un homme. Ce sont là des choix personnels qu’il est important de respecter ».

Le problème de fond vis-à-vis de la clientèle pourrait donc venir de la représentation du massage dans l’imaginaire collectif et du défaut de « culture » du massage bien-être et du soin de beauté.

UN SECTEUR QUI DOIT ÉVOLUER

Toutefois, ces spa praticiens passionnés nous ont confié n’avoir jamais baissé les bras malgré les difficultés apparentes : « Au contraire, cela m’a donné envie de faire bouger les choses » déclare cet esthéticien qui dresse une analyse très pertinente sur la question : « Finalement, le problème ne vient pas du fait d’être un homme, mais bien de la mentalité qui peut exister dans les entreprises et les centres de formation. Évidemment, cela doit évoluer car si les mentalités ne bougent pas, les hommes ne viendront pas dans le secteur.

L’esthétique n’est pas uniquement dédiée aux femmes. Le fait que peu d’hommes soient présents dans le secteur ferme l’accès à la clientèle homme notamment. Les instituts étant presque exclusivement féminins, ils n’osent pas pousser les portes, quand on ne les refuse pas. D’où l’intérêt de faire entrer des hommes esthéticiens. Il y a également des problèmes qui sont structurels. En CAP Esthétique, on ne forme presque que des femmes, certaines écoles refusent les hommes et on ne travaille que sur des femmes. Les schémas dans les protocoles de soin ne représentent que des corps féminins. Dans le référentiel, pour passer l’examen du CAP, ne sont admises que les modèles femmes. Il faut faire comprendre que l’esthétique n’est pas réservée qu’aux femmes ».

RESTER PASSIONNÉ ET PROFESSIONNEL

John-Maxene Fabre vous livre quelques conseils pour les spa praticiens : « Il faut être très professionnel et apprendre à écouter les clients. Le moment avant le soin qui est dédié à la rencontre avec la clientèle est important, surtout pour les personnes qui reçoivent pour la première fois un massage par un homme. Il faut les rassurer si nécessaire et les inviter à parler de leurs préférences, le but est qu’elles soient à l’aise. De mon expérience, les établissements accueillant une clientèle internationale sont plus demandeurs d’hommes. C’est également le cas pour les établissements saisonniers qui n’hésitent pas à vous diriger vers eux dans un premier temps. Mon conseil est de continuer à vous former à des protocoles différents et d’être irréprochable au niveau de la technique. Il ne faut pas lâcher vos objectifs, le mien est d’être titré Meilleures Mains de France ! Et n’oubliez pas d’être ambitieux et passionné ! ».

Rémi Teston pense que le meilleur moyen de se constituer une clientèle fidèle solide reste le bouche-à-oreille : « Au départ, j’ai beaucoup utilisé mes amis, ma famille, ainsi que le réseau professionnel que j’avais avant ma reconversion, lorsque je travaillais dans les Ressources Humaines. Maintenant ce sont mes clients qui sont devenus mes meilleurs ambassadeurs ».

Mes clientes ne se cachent plus…

Par ailleurs, Thomas Legrève, responsable pédagogique chez Temana, explique que les femmes ont tendance à être plus pudiques face à un praticien homme, ce qui peut rendre un soin plus délicat à faire : « En massage, lorsque je pratiquais en cabine, on m’avait dit de demander à la cliente dès le début si elle désirait un bandeau sur sa poitrine lorsqu’elle était sur le dos. Je le faisais au début mais, au fur et à mesure, je me suis rendu compte que, lors de la première partie du massage du dos, la cliente a le temps de se rendre compte que les gestes sont professionnels et respectueux. En lui posant la question en milieu de massage, une fois allongée sur le dos, souvent elle ne souhaite pas un bandeau sur la poitrine. C’est une façon de mettre à l’aise ses clientes au premier rendez-vous. Cela montre que l’on est dans un respect total du corps de l’autre ».